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Temps et durée : est-il possible de s'affranchir de la durée?


Quel est ce temps que nous nous imaginons cerner en regardant le ciel et son immensité saupoudrée d’étoiles, en nous plongeant corps et âme dans l’infini de l’horizon frôlant l’océan? Ce temps est une image du réel, un pâle reflet de ce réel. Insaisissable, il est nommé « illusion tenace » par Einstein qui poursuit en postulant que « la différence entre passé, présent et avenir n’est qu’une illusion, si profondément enracinée que soit cette chimère » (Einstein, Recueils, T.III, traduit en chinois sous la direction de Xu Liangying, Shangwu, 1979, p.507).

Temps fini ou temps infini? Deux conceptions s’opposent : à travers le traité « Questions de Tang » (conception infini du temps) et la conception augustinienne du temps fini. Mais on ne peut sans aucun doute dissocier le temps de l’espace. Se pose alors la question de leur finitude?

Cette problématique débouche sur l’opposition : temps linéaire ou temps circulaire? L’idée de temps circulaire, d’un cycle qui englobe la totalité du temps n’est pas nouvelle puisqu’elle remonte entre autre à la Grèce antique où Pythagoras a défendu cette assertion qu’il noue avec l’immortalité de l’âme ( Cerner la notion de temps, 2011). Ce thème est représenté dans l’histoire de la pensée occidentale moderne par Nietzsche et son « éternel retour », c’est à dire l’Amor fati, l’amour du réel - être capable d’aimer le réel tel qu’il est - Le temps de l’expérience est la durée pour Henri Bergson. Apparaît une nouvelle constante dans l’analyse du temps : la durée que Bergson lie à la mémoire et à l’élan vital, selon sa méthode, une des plus élaborée de la philosophie : l’intuition.

Enfin, nous opposerons à Bergson les conceptions de Ruyer et de Bachelard qui formulent une critique du bergsonisme.


La conception chinoise du temps admet une « succession de moments à la fois distincts et liés entre eux et non comme une suite abstraite et uniforme ». Le temps est représenté par le caractère Shi qui ne fait pas référence à un temps abstrait tel que le mot time en anglais ni même à un « flux continu » mais plutôt à des notions concrètes telles que « occasion » ou « saison ». Le temps est perçu par les chinois comme un fleuve qui coule sans s’interrompre : « Le cours du temps est comme ce fleuve; vienne la nuit, vienne le jour, jamais il ne s’arrête » ( Entretien de Confitcius, traduction et présentation par Anne Cheng, Seuil, Paris, 1981, p.78. Trad. Modifiée. NdT). Il n’est nullement question pour les chinois de se calquer sur les philosophes occidentaux pour analyser et démontrer le concept de temps. La tentative la plus ancienne de définition du temps remonte au Mozi dont le texte original indique que : « La durée (jin) recouvre les divers temps. (…). La durée comprend passé, présent et avenir » ( Mozi jiaozhu, Chap. X, partie I, p. 473, Zhoughua Shuju, 1993). Le signe jiu recouvre le concept moderne abstrait du temps et constitue selon le texte original le présent, le passé et l’avenir qui regroupent tous les moments concrets du temps (Cerner la notion de temps, 2011). Le Mozi poursuit par une définition de l’espace qui indique que : « (L’) étendue recouvre les divers espaces ». Cette définition est affinée par le commentateur qui précise que l’étendue correspond à l’est, l’ouest, le nord et le sud, le haut et le bas et le centre. La première discussion bien formulée pour déterminer le caractère fini ou infini du temps et de l’espace, dans les classiques de l’antiquité chinoise est tirée du Lie Zi au chapitre « Questions de Tang ». Ce chapitre se présente sous la forme d’un dialogue entre Xia Ge, sage de l’époque que l’on pourrait également dire philosophe et le roi fondateur de la dynastie des Shang. Xia Ge postule que le temps ne comporte ni début, ni fin et que l’espace est illimité.

Espace et temps sont par conséquent un incontournable couple dont les termes Yu (espace) et Zhou (temps) accolés forment le terme Yuzhou qui signifie univers. De nos jours, espace et temps se retrouvent sur des lignes parallèles que ce soit dans la philosophie et la science occidentale ou dans l’Ouvrage fondateur de la science moderne : Les fondements mathématiques de la philosophie de la nature (Cerner la notion de temps, 2011). Si espace et temps sont étroitement liés, force est de constater qu’en dépit du fait que les hommes soient attirés par l’idée de grandeur en conquérant plus d’espace, l’irrésistible attrait pour la vie et la crainte de mourir demeurent leurs préoccupations majeures. Or la mort est une constante qui dépend du temps et non de l’espace. Dans la Critique de la raison pure de Kant, si l'espace tout comme le temps sont deux formes parallèles de l’intuition, le temps est la « forme de l’intuition extérieure » et l’espace celle de l’« intuition intérieure ». Quant au temps, afin de permettre à toute réalité des phénomènes d’exister, il est donné a priori (Cerner la notion de temps, 2011).

Cependant, pour Augustin, dans Les confessions, c’est la notion de temps qui pose problème : « Qu’est-ce que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus ». Augustin en déduit logiquement le caractère fini du temps ainsi que la bévue des esprits non éclairés qui postulent que le temps est infini puisque, se penchant sur le concept de temps en le rapprochant de l’espace, ils affirment : « Au delà du ciel, il y a encore un autre ciel ». Or Augustin pose que le temps était inexistant avant sa création par Dieu; ce qui implique qu’il n’y a pas d’ « avant ». Si l’on postule qu’on ne peut créer l’ « avant », il est logique de conclure à une acceptation de la préexistence de Dieu et de l’impossibilité de créer le temps.

Pourtant, dans l’Antinomie de la Raison pure, Kant oppose des arguments en faveur de la finitude du temps et en même temps son antithèse à savoir des arguments en faveur d’un temps infini. Toutefois, cette démonstration se donne comme objectif de prouver que ni l’une ni l’autre des assertions ne peuvent être dignes d’être retenues. Or, pour « Hegel, il s’agit de la contradiction entre deux conceptions : celle du monde comme la somme totale de toutes les choses quelles qu’elles soient » opposée à « celle du monde comme étant lui-même infini, non subordonné à quelque condition que ce soit » (Cerner la notion de temps, 2011). Hegel distingue le concept d’ensemble, tel un cercle ou un cycle d’un retour vers soi-même qu’il nomme « infini positif » et l’infini linéaire qu’il nomme « infini négatif » mais n’en fait pas des opposés.

Les théoriciens s’entendent à distinguer le temps linéaire du temps circulaire et à accorder la préférence pour l’un ou l’autre en fonction des civilisations et des différentes cultures :

  • La culture chrétienne ayant une préférence pour une conception linéaire du temps

  • Les cultures hébraïques ou indiennes pour une vision circulaire du temps

Cependant, il n’existe aucune culture qui n’est une vision exclusivement linéaire du temps parce que nos impressions du temps sont obligatoirement marquées par « un élément de circularité ».

Le sang qui circule dans nos veines, les oiseaux migrateurs qui quittent les pays où l’hiver s’en vient pour rejoindre les pays chauds puis reviennent à leur point de départ le printemps venu ou encore la civilisation agricole qui est la résultante du cycle des saisons sont autant de preuves de cette circularité du temps. Le proverbe chinois : « Le temps vole comme la flèche » est une invitation à une forme de mélancolie du temps qui dépose des rides. Mais nous comprenons aisément qu’un temps en permanence linéaire représenté par une flèche serait impossible à conscientiser. « C’est précisément dans l’entrelacs de circularité et de linéarité (irréversible) que s’est formée notre conscience du temps » (Cerner la notion de temps, 2011). Ce thème de la circularité du temps est représenté dans l’histoire de la pensée occidentale par l’ « éternel retour » de Nietzsche. Ce thème a été à maintes reprises mal interprété. D’après Luc Ferry, il s’agit pour Nietzsche de ne plus se cantonner à vivre dans l’expression triste des remords ou regrets qui nous retient dans le passé, cette expression dont nous parle Spinoza mais bien de l’amor fati, c’est à dire dans l’amour du réel. Se réconcilier avec le réel, avec la terre, le fatum et pour cela, casser ces idoles, les propos qui ont porté la métaphysique depuis la philosophie platonicienne. Nietzsche parodiant l’impératif kantien nous dit : « agis de telle manière que tu puisses éternellement vouloir ce que tu es en train de faire ». Comme chez les grecs, L’amor fati inclut l’idée du devenir de l’humain en tant qu’atome ou fragment d’éternité puisque ni passé ni futur ne viennent parasiter un présent qui se transforme en moment de joie, moment de l’ici et maintenant. Pour démontrer l’ « éternel retour », Nietzsche postule que « la somme de toutes les énergies est limitée » (Cerner le temps, 2011) et nous met en garde contre le fait que nous devons prêter attention à ne pas utiliser de concepts auxquels aucune limite n’aurait été posée. Cependant, l’hypothèse de « la somme de toutes les énergies limitées » ne suffit pas à démontrer l’éternel retour » et oblige Nietzsche à postuler que le temps est infini.


Le temps est fondamentalement lié à notre expérience, ce qui constitue pour Henri Bergson le concept de durée. Bergson pense que les esprits non éclairés considèrent le temps comme « une spacialisation du temps originel » ( Cerner la notion de temps, 2011). Nous sommes conscients que le temps échappe à notre regard puisqu’il est interne et non externe. Et dire que le temps est interne, c’est admettre qu’il est durée, ce qui signifie qu’il est « l’indice d’un flux continue qui englobe les choses dans sa profondeur avant toute différenciation » ( Cerner la notion de temps, 2011). Il en résulte que le fond de notre expérience du monde correspond aux choses reliées entre elles en profondeur. Ce que Bergson appelle spacialisation est un processus qui correspond à l’événement qui, n’étant pas premier pourra être isolé en procédant à une découpe de ce continuum. Bien que divisé en trois parties : passé, présent et futur, le temps est « uni-dimensionnel » contrairement à l’espace qui est tridimensionnel. Les trois parties du temps forment une succession sur une ligne infini en ses deux côtés. Il n’en demeure pas moins certain que passé et futur n’embrassent pas le même statut : le passé est « coulé dans l’acier » selon l’expression de Lu Xun, tandis que l’avenir est hypothétique. Si l’on postule que notre principal difficulté est de ne pas posséder la connaissance de ce futur à cet instant c’est à dire à « l’instant actuel » et que tout ce qui touche à l’avenir est « nécessaire », nous pouvons en déduire que plus aucune différence objective ne sépare passé, présent et futur. Dès lors, notre appréhension d’un évènement présent ou à venir se placerait sur une ligne et dépendrait du temps-repère que nous retiendrions comme temps-présent. Ce qui conduit à conclure à un temps purement subjectif, ce que s’accordent à dire de nombreux théoriciens. Pour Henri Bergson, ces problématiques sont inhérentes à la spacialisation qui découpe la durée en solides figés (Cerner le temps, 2011). Mais Bergson ne se contente pas de définir la notion de durée, il la relie étroitement à celle de la Mémoire et de l’Elan vital en utilisant ce que l’on appelle la méthode du bergsonisme, à savoir l'Intuition. Il lui attribue des règles strictes qu'il nomme "précision" en philosophie et compte prouver qu’elle est aussi « prolongeable et transmissible que la science elle-même » ( Deleuze, 2014). Bergson entend l’intuition comme un acte simple mais qui englobe « une multiplicité qualitative et virtuelle des directions diverses dans lesquelles elle s’actualise » (Deleuze, 2014). Gille Deleuze (2014) différencie trois espèces d’actes qui selon Bergson déterminent des règles de la méthode :

  • 1ère règle : position et création des problèmes

  • 2de règle : découverte des véritables différences de nature

  • 3 ème règle : appréhension du temps réel

Il sera question de démontrer comment aller d’un sens à l’autre et quel est « le sens fondamental » qu’on doit retrouver, la simplicité de l’intuition comme acte vécu, ce qui permettra de répondre à la question méthodologique générale (Deleuze, 2014). Pour résumer, l’intuition est bien une méthode du bergsonisme avec ses trois règles, énoncées précédemment mais une méthode à la fois problématisante (critique des faux problèmes et invention des vrais) mais aussi, temporalisante ( penser en terme de durée).


Toutefois, selon Ruyer, la durée bergsonienne à laquelle il prête un caractère absolu serait débordée. Ruyer prend l’exemple du mouvement extériorisé par la danseuse qui décrit des attitudes et différentes positions à la suite les unes des autres qui « échappent à tout compte rendu spatio-temporel » (During, 2020). Mais en réalité, Ruyer parle de la danse en général lorsqu’il remarque que : « le trans-spatial paraît s’aboucher au plan spatio-temporel selon un rapport asymptomatique comme la courbe frôle la tangente et l’épouse localement en un point ou en un instant » (During, 2020). Il suffit par ailleurs qu’un « mouvement périphérique » soit une menace d’interruption de la performance pour que « le développement cesse de prendre une forme continue, linéaire d’un développement de proche en proche » ( During, 2020). Selon Ruyer, l’écoulement temporel ne peut pas être mesuré car il n’existe pas « d’hyper temps ». En outre, selon During (2020), la critique de la durée bergsonienne apparaît comme deux fois débordée :

  • Quand elle se confond avec la donnée empirique d’un flux se constituant de proche en proche par des relations de voisinage

  • Quand pour mieux la distinguer du temps-dimension on l’assimile trop vite à l’élément trans-spacial lui-même

Gaston Bachelard conteste lui aussi la thèse de Bergson dans son ouvrage L’intuition de l’instant en faisant un commentaire sur le livre Siloé du philosophe aujourd’hui oublié Gaston Roupnel, en affirmant : « Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant ». Chez Bergson comme nous l’avons vu la durée multiforme est « un terme régissant l’instant n’étant par rapport à elle qu’une construction seconde et artificielle » (Bertrand, 2006). A l’opposé, chez Bachelard, c’est l’instant qui régit la durée par sa réalité première. Cet instant présent, Bachelard en analyse les propriétés parmi lesquelles figurent : la discontinuité, l’isolement solitaire, la dynamique des commencements, la densité qualitative et la virtualité qui « par là s’actualise dans l’attention ». En effet, pour Bachelard, les instants sont l’objet d’une attention irrégulière. La saisie de l’instant implique une condition affective pour être effective. Par ailleurs, on retrouve chez Levinas cette « dramaturgie de l’instant » dans son ouvrage De l’Existence à l’existent lorsqu’il écrit : « Le commencement ne part pas de l’instant qui précède le commencement: son point de départ est contenu dans son point d’arrivée comme choc en retour ».


Si nous reprenons cette « dramaturgie de l’instant », présente chez Bachelard et Levinas, force est de constater que le présent est bien le noeud central de la problématique sous jacente à l’idée bergsonienne de durée sous la forme de solides figés. Mais il est possible de sortir de ce casse-tête en reformulant notre expérience du temps en obtenant une structure qui se découperait ainsi : le passé, substance dans laquelle nous nous trouvons depuis toujours, le présent, ce qui est sous nos yeux, la substance quand nous faisons l’effort d’en sortir et enfin, l’avenir, c’est à dire l’arrière plan par contraste, avec lequel se manifeste la substance, ce qui conduit à une durée substantielle, un présent synonyme d’avènement de la substance et un futur condition de l’avènement ( Cerner la notion de temps, 2011). Le présent est alors « le point de rupture ». Le passé seul constitue une substance, une durée. La réalité se loge dans le passé, tandis que l’avenir est seulement une possibilité reliée à nous -même par notre intellect. Dès lors, la linéarité du temps ne peut s’appréhender que sous le regard d’un observateur. Il semblerait que nous soyons alors « libérés » de la durée et désormais capables de porter un regard sur le monde.


Bibliographie


. (2011). Cerner la notion de temps. Rue Descartes, 72(2), 30-51.

  • Bertrand, D. (2006). Emotion et temporalité de l’instant : Louis Ferdinand Céline, Mort à crédit. Dans : Denis Bertrand éd., Régimes sémiotiques de la temporalité (pp. 397-424). Paris cedex 14, France : Presses universitaires de France

  • Deleuze, G. (2014). Chapitre Premier, L’intuition comme méthode. Dans :, G. Deleuze, Le bergsonisme (pp.1-28). Paris cedex 14, France : Presses Universitaires de France.

  • During, E. (2020). Survoler le temps : l’espace-temps comme schème, mythe et thème. Revue de Métaphysique et de morale, 107(3), 347-364.


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