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  • Photo du rédacteurAnouchka

Pratiquer l'Agapé, c'est aimer sans attente d'écho


La notion d’Agapé représente dans la tradition chrétienne la relation qui unit Dieu aux hommes ainsi que celle qui unit les hommes entre eux - cette relation étant le reflet du commandement ordonné par Dieu - Il s’agit d’édifier, de construire sur la base du don, acte par définition gratuit qui ne peut par conséquent pas appeler à une quelconque réciprocité (Grolleau, 2000). Il faut entendre par là un amour universel qui se différencie de l’Eros dont l’objet est principalement tourné vers le plaisir envers et pour soi-même et de la Philia dont l’objet semble être notre désir de réjouissance à l’idée de voir nos amis tout autant que notre désir d’être aimés. Quel est donc cet amour qui semble venu d’un autre monde, cet amour désintéressé qui surgit et bouscule les codes de nos sociétés modernes, règne de l’égo où chacun ne semble se préoccuper que de son propre plaisir? Quel est cet amour qui peut nous paraître une chimère, une sorte d’hymne à la solde d’une spiritualité qui puiserait ses sources dans un archaïsme suranné ? Bref, penchons-nous sur cette notion et tentons d’en cerner quelques contours afin de comprendre les enjeux qui potentiellement nous porterons à la reconsidérer si nous postulons qu’elle est par essence « La Notion Universelle » par excellence.


Notre aventure en tant que parent peut nous permettre un premier éclairage sur la notion d’Agapé. Nous n’engendrons pas nos enfants pour les posséder (Eros) car dans ce cas, nous ne serions jamais prêts à les laisser s’envoler et quitter le nid familial - mettre au monde est le principe même d’une première émancipation, puisque naître tout comme mourir sont deux actes solitaires -, ni même pour attendre de recevoir d’eux une amitié. Ces deux attentes seraient un véritable désastre en matière d’éducation tout autant qu’en terme de construction identitaire. Nous sommes capables d’un amour désintéressé même lorsque nos enfants nous déçoivent ou ne nous témoignent pas l’amour espéré en retour. C’est aussi sans doute par amour que nous apprenons à dire « non » lorsque c’est nécessaire, à poser des limites, à baliser les interdits. Nous plaçons alors l’amour au dessus de tout et cet amour sans borne, décloisonné, débarrassé du manque ou plus exactement qui remplit le creusé du manque, cet amour est bien en concordance avec la notion d’Agapé.


La cosmologie chinoise est basée sur le concept du souffle en tant qu’il est à la fois esprit et matière. Le souffle primordial divisé en trois types de souffles - souffle Yin, souffle Yang et souffle du Vide médian - « assure l’unité originelle (qui) continue à animer tous les êtres, les reliant en un gigantesque réseau d’entrecroisements et d’engendrement appelé le Tao c’est à dire la Voie » (Tcheng, 2011). De cette vision résulte un lien entre chaque vie même si nous n’en sommes pas conscients. Si l’on rapproche chaque vie que l’on peut considérer en tant que microcosme du macrocosme, ils sont reliés. « Cette marche n’est autre que le Tao » (Tcheng, 2011). Si l’on postule que nous sommes tous reliés et capables d’un amour désintéressé, nous sommes également en capacité de transférer cet amour-agapé à d’autres êtres que nous ne connaissons pas encore. On peut par conséquent en déduire que cet amour peut devenir « universel ». Il est également possible de retrouver cette idée d’un amour universel, d’une humanité reliant tous les êtres dans ce que les grecs appelaient philanthropia. La philanthropia serait « un penchant naturel à aimer les hommes, une manière d’être qui porte à la bienfaisance et à la bienveillance envers eux » (Conche, 2011).


Les parents aimants font montre d’altruisme, en s’éclipsant pour laisser plus de place à leurs enfants afin qu’ils ravissent une plus grande liberté d’expression, un espace plus vaste pour se sentir exister. Ils mettent ainsi de côté leur hégémonie afin de ne pas trop faire peser leur élan affectif spontané envers leurs enfants. Ce processus peut également intervenir au sein du couple, donnant à l’homme une occasion de laisser plus d’espace à sa femme en jugulant son pouvoir de commandement en certaines occasions. Il s’agit pour l’homme « de ne pas occuper tout l’espace disponible, de tout l’être disponible, de tout le pouvoir disponible » (Comte-Sponville, 1999). Cette notion est l’opposée de ce que Jean-Paul Sartre appelait « le gros plein d’être » qui est la probable définition du « parfait salaud » selon l’expression de Comte-Sponville. On peut noter que ce processus au sein du couple est parfois plus délicat en ce sens que bien souvent l’équilibre précaire du couple est fragile puisqu’il réside justement dans la part de domination de celui qui mène la danse face à un être déprimé voire amoindri. Cette maxime de Cesare Pavese « Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer ta faiblesse sans que l’autre ne s’en serve pour affirmer sa force » ( Pavese, C., Oeuvres, Gallimard, 2008) prend alors tout son sens.


Pour revenir à la relation parent/enfant, les parents par cette empathie permettent à leurs enfants non pas juste de vivre mais de s’épanouir, de développer leur potentiel. Et ce processus se déploie sur les générations futures, ce qui confère bien un caractère universel à l’agapé ( Schreiden, 2009). L’expérience de l’agapé n’est sans doute pas un processus évident, inné; il faut choisir de s’y relier. Dans le processus thérapeutique, le changement ne peut s’opérer que dans l’ « acceptation inconditionnelle », c’est à dire dans la « restauration de l’agapé envers soi », dans notre capacité à rehausser notre estime de nous-même afin de nous permettre de nous épanouir (Schreiden, 2009).


Anders Nygren a su parfaitement définir les caractéristiques de l’agapé chrétienne qui est « un amour spontané, gratuit, sans motif, sans intérêt et même sans justification » (Comte-Sponville, 1999). Selon Nygren, l’agapé est « indépendante de la valeur de son objet » puisque cet amour se montre le créateur de cette valeur. « ….L’agapé n’a rien de commun avec l’amour qui se fonde sur la constatation de la valeur de l’objet auquel il s’adresse (comme fait Eros, mais comme fait aussi philia presque toujours). L’agapé ne constate pas des valeurs, elle en crée…. L’agapé est un principe créateur de valeurs » (Nygren).

En outre, il y a bien un primat de l’amour en tant que valeur absolue; en effet, les parents aiment leurs enfants avant même leur naissance et ceci quoiqu’il advienne - que les enfants les aiment ou non - Cet amour est comme nous venons de le voir un amour désintéressé, gratuit, premier. Dans l’amitié, la direction est celle de la vie, de la joie alors que dans la charité, la tendance semble différente puisqu’il est question de laisser de la place à l’autre, de le laisser vivre, exister; cela implique de « renoncer à soi » (Comte-Sponville, 1999). Nous abordons là le thème de la mort à soi-même des mystiques ou de la décréation chez Simone Weil qui explique que « nous devons renoncer à être quelque chose », de la même façon que Dieu dans la création a renoncé à être tout. Il semble que la pulsion de mort prenne le pas sur la pulsion de vie. Freud a démontré que pulsion de vie et de mort étaient étroitement liées et même que la pulsion de mort triomphe sur la pulsion de vie. Chez Simone Weil, il y a un phénomène de « rétroversion de la pulsion de mort sur le moi » qui permet une libération de la pulsion de vie qui de fait est alors dégagée de toute contingence pour autrui. Libérés de l’égoïsme en tant qu’énergie motrice de notre espérance de possessivité, nous pouvons surfer sur la vague de l’amour et de la joie. Simone Weil considère que la décréation est un processus qui s’exprime dans la charité : il s’agit d’une « interversion ou d’un croisement » entre la pulsion de vie et celle de mort - le moi se concentre sur la pulsion de mort, sur « l`énergie négative » au lieu de se focaliser sur la pulsion de vie -

Mais l’amitié suppose d’être sélectif - Aristote notait bien dans l’Ethique à Nicomaque qu’il ne peut pas s’agir d’un ami si celui-ci est l’ami de tous ( IX, 10, 1171 a 15-20 (p.470)) -

Jankélévitch comparait la charité à « l’amour transfiguré en vertu », à l’amour « devenu permanent et chronique, étendu à l’universalité des hommes et à la totalité de la personne » ( Jankélévitch, Les vertus et l’amour, traité des vertus II, tome 2, Champs essais, 2011).


Pour conclure, nous pouvons reprendre les propos d’Alain qui disait que : « Aimer, c’est trouver sa richesse hors de soi ». Cette définition de l’amour nous conduit à appréhender l’amour comme un manque dans l’Eros, un bonheur reçu ou partagé en amitié ou encore en une joie nommée charité, donnée sans attente d’un quelconque retour. L’agapé est l’amour qui tempère l’éros, la passion ainsi que les trop-pleins de joie qui accompagne la philia. Pour résumer les trois formes d’amour : un amour pour combler le manque (Eros) comparable à la boulimie, un autre amour (Philia) qui fait exulter la joie comme un feu d’artifice de lumière et un amour (agapé) empreint de douceur, de compassion. En effet, dans l’Orient bouddhiste, la charité porte le nom de compassion. Cette charité ne se nourrit pas de la souffrance de l’autre, elle n’est pas à « la remorque du malheur » (Jankélévitch, Traité des vertus, II, 2, 2011) et surpasse également la philia parce qu’elle n’attend pas d’être aimé en retour. En cela nous pouvons affirmer que l’agapé est sans doute la forme d’amour la plus haute que nous soyons croyants ou athées. Bien que la bible soit pour moi le plus complet et réussi des romans dans son éventail utilisant tous les ingrédients nécessaires à une parfaite fiction : amour, vengeance, trahison, calomnies, pardon, rédemption…, cela ne remet pas en cause de se pencher sur l’agapé, cet amour qui passe outre la Loi, bouscule le sens commun, se hisse hors du conformisme pour embrasser une petite part de divin, un petit bout d’éternité. L’agapé serait pour utiliser une métaphore biblique l’Echelle de Jacob qui relie terre et ciel.


Bibliographie


  • Comte-Sponville, A. (1999). 18. L’amour. Dans : , A. Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus ( pp.291-385). Paris Cedex 14, France : Presses Universitaires de France.

  • Conche, M. (2011). Vivre et philosopher, Le livre de Poche.

  • Grolleau, F. (2000). L’amour est-il raisonnable? Le philosophoire, 11(1), 73-84.

  • Schreiden L. (2009). Guérir c’est oser aimer. La place de l’amour dans la psychothérapie. Actualités en analyse transactionnelle, 132 (4). 40-56

  • Tcheng, F. (2011). Cinq médiations sur la beauté, Le livre de poche.

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