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L'altruisme : possiblement un chemin incontournable


Le terme « altruisme » est un concept clé d’Auguste Comte qui a forgé ce mot afin de renvoyer à la science du cerveau ainsi qu’à la religion de l’Humanité. Cette notion d’altruisme a commencé à s’implanter en grande Bretagne à partir des années 1870 pour se frayer une place de choix dans le « discours éthique et scientifique dans le monde anglophone » au début du XXème siècle. Dans son Système de politique positive, Auguste Comte définit l’altruisme comme « Vivre pour autrui » qui « devient ainsi le résumé naturel de toute la morale positive, dont la biologie doit déjà ébaucher le principe universel, mieux dégagé alors des diverses influences perturbatrices ».

Nous débuterons cet article en confrontant les conceptions d’une part d’ Auguste Comte et d’autre part de Mill et Spencer sur leurs visons respectives de l’altruisme puis nous retracerons une brève histoire de l’altruisme dans la Théorie de l’évolution de Charles Darwin et de ses évolutions pour s’acheminer vers un altruisme véhiculant une image coopérative et d’entraide, tel un « nouveau paradigme » pour une société moderne en quête de mieux-être.


Les notions d’ « altruisme » et d’ « altruiste » introduites par Comte en 1852 se voient opposées par Spencer en 1855 les termes d ‘« égoïsme et égoïste » par lesquels il marque une opposition bien plus nette qu’aux termes de « bienfaisance et bienveillance ».

Comte considère la notion d’altruisme en tant qu’elle est susceptible de se référer à « une situation ou un état social » ( Ballet, 1998). Dans son ouvrage de Physique Sociale, Comte s’appuie sur les relations qu’entretiennent les individus pour avancer le postulat que l’on ne peut souhaiter aux autres que ce que l’on se souhaite à soi-même; ce qui lie de façon indéfectible l’ « intérêt public » à l’ « intérêt particulier ». Pour cet auteur, il y a un primat de la sympathie sur l’égoïsme sur un plan familial de la société. La société est appréhendée en tant que « organisme social » au sein de laquelle la « loi de solidarité » est l’élément moteur d’une réunion de tous les éléments qui la constituent. Auguste Comte rattache la solidarité, unique réelle représentante de l’altruisme aux « premiers instincts individuels puis familiaux » (Ballet, 1998) et l’élève au rang de foi suprême en la morale. Il distingue la « moralité sociale », issue de la loi de solidarité, de la bienfaisance privée qu’il juge comme « une forme d’action bienveillante déguisée à l’envie » ( Ballet, 1998).

Selon la correspondance de Mil avec G. d’Eichthal qui date de mai 1829, Mil relie la capacité d’une nation à « tirer le meilleur partie possible des ressources commerciales et productives » à « une tendance à tout sacrifier à l’accumulation des richesses et à cet égoïsme exclusif et âpre qui l’accompagne » (Ballet, 1998). Si il accorde une certaine utilité à la sensibilité morale, il n’en demeure pas moins que celle-ci ne peut être considérée comme une forme de « bienfaisance privée spontanée ». Il suggère que les actes de charité si il doivent s’avérer utiles devront être basés sur « un calcul social » et de substituer à « la charité spontanée le calcul d’un administrateur habile » (Ballet, 1998).

Spencer (1893), quant à lui, différencie les Actions de Justice, des Actions de bienfaisance. Si de la justice découle le droit à la « libre activité et aux fruits de cette activité », la bienfaisance y adjoint une intention positive dans le but de maximiser le bonheur des autres. Cet auteur marque une distinction entre :

  • Bienfaisance positive, liée à l’activité. Elle « embrasse toute les actions qui impliquent le sacrifice tantôt d’un effort qu’on pourrait s’épargner, tantôt du produit déjà obtenu ou du produit futur d’efforts accomplis dans le passé ».

  • Bienfaisance négative en lien avec la passivité. Elle est marquée par « la passivité en paroles ou en actions au moment où l’action pourrait assurer des avantages ou des jouissances d’ordre égoïste ».

On peut par conséquent en déduire que si la justice qui relève de l’intérêt public est bien l’élément d’équilibre incontournable sur un plan social, la bienveillance n’est pas une condition sine qua non aux intérêts publics mais relève bien de la sphère privée des intérêts.

Si l’altruisme relève directement de la morale et de l’éthique puisqu’elle se positionne au niveau d’un « calcul social vis à vis d’une référence éthique » (Ballet, 1998), la bienveillance n’est pas en lien direct avec la morale puisqu’elle relève d’un « calcul personnel et subjectif ».

On peut noter que cette distinction par rapport à l’éthique est en lien avec celle d’Harsanyi ( 1955 ) qui différencie les Préférences éthiques des individus qui s’appuient uniquement sur les « considérations sociales et impersonnelles » et les Préférences subjectives fondées sur les « préférences réelles » en lien ou non avec des critères autres que personnels.

La bienveillance se positionne donc à un niveau inférieur à l’altruisme dans le classement des préférences et selon Comte, Mil ou Spencer, elle peut même se montrer néfaste à la collectivité et être contraire à la morale.


Charles Darwin (1859) dans son ouvrage « L’Origine des espèces » fonde l’évolution des espèces sur le principe de la sélection naturelle. L’adaptation des espèces est l’enjeu majeur de la « survie des espèces »; ce qui sous-entend l’importance d’un esprit de compétition mais qui n’exclut pas pour Darwin un esprit d’entraide dans « la lutte pour la survie » ( Fournier, 2020).

En 1902, le géographe, anthropologue et zoologue Pierre Kropotkine, un aristocrate et anarchiste russe disqualifie la compétition pour faire de l’entraide la « principale loi naturelle ». Il sera le premier à mettre en évidence l’absolue nécessité des comportements d’entraide au regard des environnements hostiles, s’opposant ainsi aux libéraux de son époque basant la réussite sur un monde de compétition et à la gauche privilégiant une société puisant ses fondements dans les « structures sociales et non sur les lois naturelles ».

Les années 1970 à 2000 seront marquées par la naissance et le développement de la sociobiologie qui sera initiée dans le but d’un essai explicatif du « comportement altruiste ». Il s’agissait de trouver une explication au comportement de certaines espèces telles que les fourmis, les guêpes qui vivent en communautés et adoptent des comportements d’entraide même pour des insectes qui ne sont pas issus de leur lignée en directe.

Généralisant le modèle de la Théorie de la sélection de parentèle, par laquelle l’altruisme trouve ses fondements dans le « partage des gènes communs » - le renoncement à se reproduire ( seule la reine le fait) n’empêche pas les autres fourmis de transmettre « leurs propres gènes » - , le professeur Edward Wilson de l’Université de Harvard publie en 1975 Sociobiology. The new Synthesis. Il postule que « les individus altruistes orientent préférentiellement leur aide vers les individus apparentés » ( Fournier, 2020).

Parallèlement, en 1975, Richard Dawkins postulera quant à lui que l’évolution est dotée des gênes en tant qu’unité de base avec l’apparition du Gène Egoïste. Cette théorie ne sera qu’un court intermède , bien vite oublié pour un retour dans les années 2000 à des recherches mettant en exergue la complexité des relations entre « les gènes, les instincts sociaux et les comportements » (Fournier, 2020). Le biologiste Joan Roughgarden formulera en 2012 une critique de la théorie du « gène égoïste » arguant que dès lors qu’on admet que la reproduction sexuée nécessite que les gènes des deux sexes s’entremêlent, il n’est pas envisageable de concevoir l’individu comme « un organisme égoïste » (Fournier, 2020) uniquement focalisé sur l’acte de se reproduire et tout cela dans un total mépris de l’autre. Dans cette optique, la coopération peut s’élever au rang d’avantage en ce qui concerne l’évolution ( Le gène généreux. Pour un darwinisme coopératif, 2012).

Avec le 18 ème siècle considéré comme « le siècle de la raison », David Hume et Adam Smith appuient les bases de la morale sur les sentiments. David Hume ( 1711-1776) assoie sa théorie du Jugement moral sur la sympathie - se sentir avec - qu’il définie comme la capacité d’un individu à capter « les inclinations et sentiments des autres ». Il oppose la raison aux passions qu’ils convoquent en vue d’un partage « des joies et des colères d’autrui ».

Adam Smith (1723- 1790), son meilleur ami, père de l’économie moderne pour sa théorie du libre marché affirme dans sa Théorie des sentiments moraux publiée en 1759 : « Il y a dans la nature de l’homme des principes qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaires leur bonheur , quoiqu’il n’en tire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux ».

Les théories de Smith seront remises à l’honneur en 1998 par Amartya Sen, prix Nobel d’économie qui justifiera les comportements individuels qui parallèlement à l’ « amour de soi » sont empreints d’ « empathie, de générosité et d’esprit public » ( L’idée de justice, 2010 ).

Auguste Comte défendait l’idée d’un partage progressif de la sociabilité de l’homme devant prévaloir sur l’« intérêt égoïste ». Pour Emile Durkheim, les sociétés traditionnelles font preuve d’une solidarité mécanique fondée sur la proximité des individus et dans les sociétés industrielles émergeantes de son époque, la solidarité n’est plus mécanique mais organique c’est à dire basée sur la « complémentarité et la coopération ».

A partir du XIX ème siècle, la solidarité sera relayée par des mouvements politiques tels que le socialisme, le christianisme de gauche ou le « solidarisme » de Léon Bourgeois dans une optique de réduction des inégalités sociales.

Dans la mouvance de Durkheim, Marcel Mauss, père de l’anthropologie moderne publie son Essai sur le Don dans lequel il trace des pistes de réflexion sur différentes façons d’appréhender les échanges dans le modèle des transactions marchandes.

Plus récemment, en 2013, le Manifeste convivialiste, inspiré des travaux d’Ivan Illitch est un plaidoyer pour un « art de vivre ensemble », art qu’il oppose à l’ « organisation néolibérale du monde ».


Pour conclure, dans la loi de solidarité énoncée par Courte, il postule que toute personne qui appartient à l’Humanité se voit attribuer deux vies : une vie temporaire qui est la vie objective et une vie subjective c’est à dire en quelque sorte la vie après la mort, vie qui est nécessairement imprégnée de « l’empreinte laissée par chacun ». En rapprochant cette loi aux devoirs et à l’altruisme, Courte lui associe une forte connotation éthique. Il base son raisonnement sur la division du travail, arguant que la division du travail est un fléau qui accentue les « instincts personnels » aux dépens de l’éthique. Il en déduit l’absolue nécessité de coopération des uns envers les autres. La morale sociale doit impérativement prendre le pas sur la morale individuelle sous peine de voir le progrès social non seulement stagner voire régresser en raison de la « dissolution de la solidarité ».

En outre, les recherches récentes en neurosciences qui s’orientent vers une mise à jour des bases cérébrales des comportements sociaux démontrent que des enfants de 2 ans sont capables de partager leur goûter avec un autre enfant et cela de manière libre et spontanée, et que de la même façon ils consolent spontanément un adulte qui a de la peine. Félix Warneken de l’Université du Michigan avance que ce type de comportement serait inné et non pas le produit d’un apprentissage quelconque et apparaîtrait dès l’âge de 14 mois. Se pose alors la question du traditionnel débat soulevé par Rousseau : l’homme naitrait-il bon et la société le corromprait-elle?


Bibliographie


  • Ballet, J. (1998). Altruisme sacrificiel et altruisme rationnel. Dans : François-Régis Mathieu éd., Altruisme : Analyses économiques (pp. 139-159). Paris : Economica ( programme ReLIre).

  • Fournier, M. (2020). Altruisme, solidarité, entraide, empathie, bienveillance. Sciences humaines, 326 (6), 5-5.

  • Dixon, T. (2012). La science du cerveau et la religion de l’Humanité : Auguste Comte et l’altruisme dans l’Angleterre victorienne. Revue d’histoire des sciences, tome 65(2), 287-316.

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