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  • Photo du rédacteurAnouchka

Le rire : entre sagesse philosophique et étincelle d'oubli


Si l’homme est le seul animal doué d’une conscience aigüe de la finalité de la vie, il est aussi le seul animal capable de rire. La définition du rire d’Henri Bergson en tant qu’il représenterait du mécanique plaqué sur du vivant ( Le rire, 1900, p.219) me semble réductrice car elle occulte le rieur pour se concentrer sur « ce qui fait rire » - même si le sous titre de son ouvrage Le rire affiche clairement son orientation : « Essai sur la signification du comique » - . Il prend le parti de faire une totale impasse durant tout le livre des expressions qui démontrent que les hommes expriment par le rire : la joie, la tristesse, la colère et tous « les processus psycho-physiologiques dont ils sont acteurs ou victimes » (Brès, 2018). Comment parler du rire sans évoquer des expressions telles que : éclater de rire, pouffer de rire, s’esclaffer, mourir de rire ou encore « se taper le cul sur le bord du trottoir » plus familière mais très évocatrice et révélatrice du fait qu’on est à la fois secoué physiologiquement mais aussi touché psychologiquement lorsqu’on rit. En outre, Bergson admet timidement qu’il se pourrait que le philosophe puisse trouver dans le rire « une certaine dose d’amertume » ( Le rire, 1900, p.153). Pourtant, le rire possède bien d’autres facettes et de nombreuses fonctions et son aura dépasse de beaucoup la sphère restreinte du « mécanique ». C’est ce que nous allons découvrir dans cet article.

A l’encontre de Bergson, Kant propose une définition du rire alliage de complexité et de diversité physiologique et psychologique du « vécu du rire » (Brès, 2018) : « das lachen ist ein Affekt aus du plötzlichen verwandlung einer gespannten Erwartung in nichts » qui signifie « le rire est un affect qui résulte de soudain anéantissement de la tension d’une attente » (Kant, Oeuvres philosophiques, II, Paris 1985, Gallimard, Coll. « La Pléiade, p. 1120). Dans cette formule, le rire est un affect lié à une « attente tendue » - ce qui présuppose des désirs, des pulsions - mais aussi « un processus de résolution dans un éclat (plötzlich), le tout débordant sur quelque chose qui n’est rien (nichts) » (Brès, 2018). Le rien (nichts) dont parle Kant dans La Critique de la faculté de juger est lié à : « l’effet psychique de l’absence de ce qui était attendu ». Le rapprochement du « nichts » de Bergson à celui de Heidegger dans son ouvrage Sein und Zeit au paragraphe 40 nous permet d’introduire la notion d’angoisse, « angoisse devant le monde comme tel ». Toutefois, Heidegger précise dans la traduction Martineau (p. 144) que le « devant-quoi » de l’angoisse devient manifeste le « rien et nulle part ». Même si on ne peut présumer des intentions de Kant au sujet d’un éventuel clin d’oeil au rire kantien, force est de constater que rire et angoisse ont en commun leur caractère psycho-physiologique et leur résonance à se pencher sur « la condition humaine ». Les mystiques qu’il s’agisse de Plotin, des mystiques espagnols chrétiens ( avec leur « nada » ) ou des philosophes japonais d’inspiration bouddhiste tel que Nichida Kitaro avec son mu, le « Rien » revêt sa cape du Néant, de l’Absolu ou même de Dieu avec maître Eckart dont l’interprétation de la cécité de Paul cheminant vers Damas trouve sa source dans la vue du « Rien », qui est un néant, représentation de Dieu (Brès, 2018).

Si pour Victor Hugo, l’éclat de rire d’Adam « Est un des gouffres de l’esprit » (Contemplations, « Les Mages », vers 32-34) ou pourrait-on dire un soupir d’oubli, l’esprit de l’homme n’en demeure pas moins une arme intellectuelle contre la sottise pour ceux qui l’utilisent en ayant recours aux jeux de mots ou aux traits d’esprit. Les intellectuels ou les courtisans utilisaient ces traits d’esprit comme de redoutables armes, tuant avec les mots plus surement qu’avec des flèches tout en jonglant avec les maux de leurs adversaires. En outre, on ne peut faire l’impasse sur la certitude d’une philosophie du rire qui semble évidente de Bergson à Spinoza, de l’ironie de Socrate à celle de Jankélevitch … Si Marc Aurèle nous met en garde contre le fait de ne pas surévaluer la portée de la philosophie en déclarant : « Simple et modeste est l’oeuvre de la philosophie! Ne me pousse pas à prendre des airs solennels », on ne peut nier que philosopher est un apprentissage du rire et Socrate comme nous l’avons déjà évoqué a fait sienne l’ironie. Le rire philosophique est un rire qui se réjouit de l’existence.


Pour Freud, l’analyse du plaisir propre au rire le conduit à postuler la détermination du rire par « l’épargne d’une dépense nécessitée respectivement par le sentiment, la représentation et l’inhibition » (Brès, 2018). Il s’agit de soulager la conscience souffrante en utilisant la méthode du rire en atteignant une euphorie telle celle que nous embrassions dans notre enfance loin des plaisirs de substitution. Mais l’humour est aussi un antidote au caractère tragique de l’existence comme le démontre cette maxime lancée par un condamné à mort face à la potence un lundi matin : « La semaine commence bien! » ( Freud, « L’Humour », paru dans Imago, 1928, vol. XIV, Fasc. 1, reproduit It. Dans Le mot d’esprit et ses rapports à l’inconscient, Gallimard - Idées, 1971, p. 367). Il y a bien dans le rire un aspect libérateur qui oppose le principe de plaisir au principe de réalité. Lorsque Freud affirme que : « Le surmoi lorsqu’il provoque l’altitude humoristique écarte au fond la réalité et sert une illusion », cela conduit à une conception du bonheur limitative à une forme d’ataraxie, c’est à dire d’un bonheur exclusivement synonyme d’absence de douleur. Le rire philosophique prend le parti d’un dépassement de l’affect des passions tristes qui par une « conscience douloureuse » pour reprendre les termes de Go (2002) s’élève au dessus de la souffrance pour la contempler sous une forme méditative. Cette « conscience douloureuse » est étroitement imbriquée dans un mal-être qui la conduit à filtrer ce qui l’affecte à travers le prisme totalitaire du pessimisme. La philosophie porte un regard critique sur l’homme qui geint au chevet du mort car elle considère cette attitude comme égoïste; l’homme pleure sur lui-même car il se voit privé de la présence de l’Autre. Cette attitude est une forme de négation face à la cruauté évidente de la mort. Cet enseignement d’Epicure (Epicure, Sentence Vaticane 66) lorsqu’il déclare : « Notre compassion pour nos amis disparus doit se manifester non par des larmes mais l’exercice de la méditation » nous montre que le rire philosophique y compris dans la souffrance est l’expression d’une pratique de la joie qui n’en demeure pour autant pas moins marqué du sceau du sérieux.


Le rire agressif qui blesse ou ridiculise n’a rien à voir avec le rire philosophique car la dérision est un rire injuste qui se nourrit de la faiblesse et de la douleur des autres; en témoigne cet exemple cité par Go (2002) dans son article Le Rire Philosophique relatant les nazis des camps de concentration qui regardant les femmes juives dénudées, le crâne rasé, que l’on presse d’entrer dans les chambres à gaz, se livrent à des railleries. Spinoza définit la dérision comme : « une joie nait du fait que nous imaginons quelque chose que nous méprisons dans l’objet de notre haine » (Ethique, trad. R. Misrahi, PUF, 1993; III, Définition XI et Explication, p.210). Cette opération requière bien une mise à distance entre soi et l’objet de son rire - le corps est ce médiateur qui permet cette mise à distance car il permet le relâchement des nerfs - Rire de soi s’accompagne irrémédiablement d’un haut degré de bienveillance vis à vis de soi-même.

Le persiflage, quant à lui, est la marque de la médiocrité intellectuelle et sans doute un habile subterfuge pour masquer le doute de soi, le temps d’un instant éphémère. La dérision et l’humour noir représentent le caractère, la fonction destructrice du rire. Mais lorsqu’on dit que le ridicule ne tue pas, il n’en demeure pas moins bien vivace. Si l’époque des Précieuses Ridicules de Molière dont le portrait fut si bien brossé par Molière, raillant le maniérisme est sans doute de nos jours quelque peu suranné, le ridicule se perpétue dans l’usage à outrance du Body building, des tatouages sur tout le corps ou encore des piercing, autant de remèdes contre les maux du corps non avoués. Parlant de l’humour, Charlie Chaplin utilisait le terme de painful pain c’est à dire de douleur enjouée. L’humour dont Max Jacob disait qu’il était « une étincelle qui voile les émotions, répond sans répondre, ne blesse pas et amuse », se différencie de « l’ironie, qui vous dessèche et dessèche la victime ».


Sacha Guitry conférait la paternité de l’humour aux anglais et sa maternité aux français (Le rire, Etudes, 2003). Il est clair que chaque peuple détermine son choix au sein de l’éventail varié du rire : si les français ont choisi l’esprit, les anglais lui préfère l’humour, à la fois compatissant et auto-dérisoire. Et si comme le suggère Vladimir Jankélevitch « L’humour exige de l’homme qu’il se moque de lui-même pour qu’à l’idole renversée, démasquée, exorcisée, ne fût pas immédiatement substituée une autre idole », alors on peut se permettre de remarquer que l’auto-dérision est proche de la spiritualité. Le célèbre English Sense of humor relève plus de « l’état d’esprit », d’une philosophie. Il s’agit de ne pas se résigner face à la fatalité de la vie mais bien de mettre dans la balance une manière de vivre, un optimisme existentiel. L’auto-dérision contre le sérieux de l’existence et sauve de la noyade dans le puit de la dépression. Il se pourrait que l’humour soit un efficace moyen d’ébranler le conformisme, de secouer le routine, de permettre de retrouver une forme de libre arbitre que les lourdeurs administratives et les gouvernements de plus en plus totalitaires musèlent.

Le rire philosophique comme nous venons de le voir procèderait d’une sagesse érigée en bonheur de vivre sur fond de toile d’une extra-lucidité de notre condition de morituri. Les cimetières sont les témoins de ce à quoi nous échappons provisoirement et une invitation joyeuse à célébrer cette rémission. Mais le rire n’est pas un produit fini bien emballé dans un joli paquet garni d’une faveur. Le rire préfabriqué, celui que les comiques tentent de propulser au devant de notre humeur maussade n’est pas toujours le remède à notre morosité. Pour ma part, il produit l’effet inverse et m’attriste plutôt qu’il ne me rallie à la gaité. Paul Valéry est dans le vrai lorsqu’il dit que l’humour est indéfinissable voire « insaisissable ». Le rire est une surprise, une merveilleuse surprise. Il est un soupir, une respiration, le vent qui passe, la plume qui s’envole. Le vrai rire est clair, pur, dénué de calcul, exsangue de méchanceté. Les enfants qui rient aux anges sont les emblèmes de ce rire innocent qui transporte celui qui le vit au septième ciel. Sa venue est aussi inattendue que son éclipse. Ne reste que la réminiscence d’un instant magique, d’une parenthèse d’oubli, d’une échappée belle, du tintement délicat du son cristallin de l’envol du rire.

Biographie

  • Brès, Y. (2018). Le rire comme sourire. Revue Philosophique de la France et de l’étranger, tome 143(2), 233-246.

  • Go, N. (2002). Le rire philosophique. Le philosophoire, 17(2), 47-60.

  • (2003). Le rire. Etudes, tome 398(3), 388-394.


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